Regarde la mer

Ville de Rochefort, centenaire d'un naufrage

18 Octobre 2010, 14:46pm

Publié par Pascal Collin

Vendredi 14 octobre 1910

Le Ville de Rochefort, beau cargo mixte de 94 mètres de long, croise cette nuit là au large de la Vendée en direction de Saint-Nazaire. Il doit y livrer le contenu de ses cales, essentiellement de la fonte en vrac ainsi que diverses marchandises dont des vins de grands crus chargés la veille à Pauillac en Gironde. La mer est mauvaise, houleuse, accompagnée d'une forte brise. En passerelle, son commandant, le Capitaine Thomas Palvadeau à pris son quart à minuit. Il est en compagnie du pilote Pichon qui a embarqué peu après cette même heure, du lieutenant Lemaire et d'un timonier de quart. Un homme de vigie a pris place au bossoir afin de scruter l'horizon et ses dangers. Aux ponts inférieurs, les chauffeurs alimentent en charbon les deux chaudières tandis les mécaniciens s'affairent sur la machine.

A 2h30 du matin, le Ville de Rochefort fend la houle d'automne à une vitesse de 9 nœuds. Le feu du Pilier est en vue sur tribord, signe que le voyage touche à sa fin. Mais ce sont d'autres lumières qui interpellent la vigie. Au milieu des vagues un navire vient d'apparaître sur l'avant bâbord et affiche une trajectoire de collision. Palvadeau, comme il est d'usage en pareille circonstance, donne un coup de sirène et ordonne au timonier de mettre la barre légèrement à tribord, le navire venant en sens inverse devant faire de même. Ce dernier ne répond pas et, plus grave, n'infléchit pas son cap malgré le deuxième coup de sirène que donne le capitaine maintenant inquiet pour son navire et son équipage.

Et Palvadeau a raison de s'inquiéter car, ce qu'il ignore, c'est qu'en face règne une totale incompréhension quant aux manœuvres du Ville de Rochefort et à ses avertissements sonores. Le navire en question est le SS Peveril, immatriculé à Glasgow et sous le commandement du Capitaine William Mac Cone. Le vapeur anglais a quitté Saint-Nazaire dans la soirée et s'en va sur Bilbao. En passerelle, l'officier de quart interprète mal la situation et a bien de la peine à réagir à la tragédie qui s'annonce. Jusqu'au dernier moment il est convaincu que le Ville de Rochefort va virer à bâbord. Le Peveril poursuit inexorablement sa trajectoire qui va mener à la catastrophe. La marche arrière ordonnée à la dernière seconde par le commandant Mac Cone qui vient de surgir en passerelle n'y changera rien.

Barre maintenant à tribord toute et sirène hurlante, dans une tentative d'évitement désespérée le Ville de Rochefort offre malheureusement son flanc bâbord à l'étrave du Peveril. Le choc est terrible, il secoue les deux navires. Le commandant Palvadeau comprend immédiatement que son navire est perdu. Il ordonne de mettre les canots à l'eau le plus rapidement possible. Le second, Pierre Bodo, qui était sorti de sa cabine dès le premier coup de sirène, est en charge de diriger l'évacuation. Il n'en aura guère le temps.

Dans l'abordage, l'étrave du vapeur anglais a ouvert une large brèche dans la coque du Ville de Rochefort et la mer l'envahi à grands flots. Moins de trois minutes se sont écoulées depuis la collision et le cargo s'enfonce déjà sans pouvoir offrir le moindre répit à son équipage, emportant même avec lui certains marins n'ayant pas eu le temps de s'échapper. Pierre Bodo commence tout juste à couper les saisines d'une chaloupe que le navire se dérobe sous ses pieds. Il chute lourdement sur le pont léché par la houle. Apercevant la plate qui flotte près de lui il tente de ramper jusqu'à elle, dernier espoir de sauver sa vie. C'est le solide lieutenant Lemaire, accompagné du maître d'hôtel Hars qui l'aidera à atteindre la frêle embarcation. Dans leur fuite, ils sont frôlés par un des mats s'écroulant sur le cargo naufragé qui fini de sombrer dans la nuit noire.

Transits de froid, chahutés par la houle, écopant à l'aide de bottes, c'est ainsi que les trois marins passeront le reste de la nuit. Les cris et appels à l'aide de leurs camarades s'éteignent peu à peu. Au petit matin, Le Peveril, resté sur les lieux de la catastrophe malgré une sérieuse avarie à la poupe, repère la plate avec à son bord les trois miraculés. Sur les 26 membres d'équipage du Ville de Rochefort, ils sont les seuls à avoir survécus au drame. Durant les jours suivants, la mer rendra la plupart des corps des marins. Celui de Thomas Palvadeau sera retrouvé le lendemain, encore chaud, ceint d'une bouée de sauvetage. Le capitaine, natif de Noirmoutier, venait de périr de froid et d'épuisement dans les eaux proches de l'île vendéenne... à quelques encablures du lieu où son navire, le Ville de Rochefort repose maintenant depuis un siècle.

D'après la déposition de Pierre Bodo en ligne sur Archeosousmarine.net



Dimanche 17 octobre 2010

Une belle petite brise fraîche lève un léger clapot. Heureusement le soleil réchauffe un peu l'atmosphère. Nous sommes 7 sur le Bulle de Jade 2 à nous préparer à aller saluer l'épave du Ville de Rochefort posée en dessous de nous.

En compagnie d'Annick, coquette plongeuse qui a troqué les bottines en cuir contre une paire de palmes jaunes, je parcours les 23 mètres qui séparent la bouée du grappin et je retrouve une de mes épaves préférées. Nous arrivons sur la machine coté tribord. J'allume mon phare et immédiatement le bleu d'un congre traverse le faisceau. Une fois de plus nous allons en débusquer un grand nombre. La visibilité est de 4 à 5 mètres à peine et l'eau est comme laiteuse. Tant pis pour les photos d'ambiance...

Ajustement de l'équipement et signes Ok habituels avec mon équipière et nous entamons la visite par ce qui fut le compartiment machine. Le volant que tous les visiteurs de l'épave connaissent est toujours là, fièrement accroché à la machine. Celle-ci, couchée est imposante. Les chaudières s'affaissent malheureusement d'année en année. Celle de tribord est en bien triste état et ne survivra plus longtemps. Les tubes à fumée tombent les uns après les autres. Allongé sur le fond je débusque un congre au fond d'un foyer.

Nous obliquons sur tribord et traversons une forêt de tacauds pour aller chercher le bordé. Je le dépasse et fouine sous la carène encore présente. Le homard que je trouvais l'année dernière toujours au même endroit s'en est allé... où il a servi de casse-croute au congre qui lui tenait compagnie. De nombreuses minutes sont nécessaires pour parcourir le reste de bordé tribord. De temps en temps je repasse à l'intérieur de l'épave tandis que ma coéquipière s'attarde sur les cliones qui parsèment les roches à l'extérieur.

Nous arrivons à la proue du Ville de Rochefort. C'est le point d'orgue de la visite. Couchée sur bâbord, chaînes encore à poste, elle offre un magnifique point de vue. Près d'elle reposent les plus belles ancres à jas du secteur, sans doute. L'extrême avant, qui 100 ans plus tôt fendait la houle, est maintenant colonisée par les éponges encroûtantes et les corynactis. Un pont en dessous, les gorgones tentent leur chance avec, semble-t-il, plus de réussite que sur les chaudières. Je tire sur les palmes d'Annick qui, au milieu d'un nuage de particules, ne semble pas vouloir sortir de la poupe puis nous prenons le chemin du retour.

Nous passons au niveau du mat avant, peut-être celui qui faillit anéantir les chances des trois survivants du naufrage. Il est posé là, presque seul au milieu de quelques débris. Encore quelques coups de palmes et les restes de la cale avant nous barrent la route. C'est un tas de masses oblongues. Est-ce la fonte que transportait le cargo ? Quelques minutes à tourner autour pour fureter puis à retourner autour pour retrouver ma comparse et il est temps d'aller retrouver le mouillage. Nous l'éloignons des éléments susceptibles de faire souffrir les bras de celui qui va le relever. Nous sommes en exploration depuis plus de 45 minutes, les 10 minutes de paliers approchent il faut remonter. La partie arrière sera pour la procahine visite.

Pensant aux marins qui ont péris ici même, je m'éloigne du Ville de Rochefort, victime lui aussi d'une tragique erreur de navigation il y a de cela 100 ans, trois jours et quelques heures...

Au dessus, la brise est toujours aussi fraîche et commence à soulever l'écume des vagues. Une halte sur l'île du Pilier pour requinquer quelques estomacs et nous rentrons au port nous réchauffer et nous raconter notre plongée autour d'un verre, épilogue d'une nouvelle sortie réussie.


4139Les congres, en très grand nombre sur l'épave
4147CUn volant de la machine.
Nombre de plongeurs ont dû essayer de le manoeuvrer.
4153Cl'intérieur de la chaudière bâbord
4155CUn des foyers
4163C4171C4179CEt si les congres sont là... c'est qu'il y a des tacauds.
4184CLe fond de bordé tribord
4186CInutile de la présenter.
Elle est également surreprésentée sur le Ville de Rochefort
4190C4194CUne prise d'eau sous la carène tribord
4197C4202CUne vieille dans un reste de ballast
4205CL'intérieur de la proue
4209C4212CCrénilabres curieux
4213C4215CLes gorgones poussent dans l'étrave
4222CL'extrème avant du Ville de Rochefort est colonisé par les éponges...
4230C... et les corynactis
4234C4231NBCLes ancres à jas, incontournables de la visite
4238NBCL'étrave couchée sur bâbord
4244C4245C4247CLe mat avant
4251C4253CUn reste de foyer de la chaudière tribord... presque totalement détruite.
4257C

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François 18/10/2010 17:21


Le congre au fond d'un foyer me rappelle les marionnettes que je faisais avec une chaussette ;-)
C'est ta binômette qui t'a fait une farce !


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